Depuis le début des années 2000 à Genève, la collaboration entre l’école et les familles s’est imposée comme un moyen essentiel pour lutter contre l’échec et les inégalités scolaires, visant à mieux prendre en compte les particularités de chaque enfant. Pourtant, malgré les effets positifs supposés de cette collaboration, la recherche montre qu’elle demeure un idéal rarement atteint. Les inégalités scolaires persistent et de nombreux obstacles entravent la construction de relations symétriques entre les enseignant-es et les parents.
Dans ce contexte, cette thèse s’attache à mieux comprendre comment se construit, de façon ordinaire et concrète, la collaboration entre l’école et les familles dans le travail enseignant au quotidien, en identifiant les conceptions, les attentes, les pratiques et les stratégies des enseignant-es, ainsi que les effets produits sur les parents et les enfants. Pour répondre à ces objectifs, une démarche ethnographique, inductive et compréhensive a été adoptée, fondée sur des observations participantes, des observations in situ, des entretiens semi-directifs et des analyses documentaires. Deux terrains d’enquête ont été investis : le suivi des relations école-familles dans six écoles primaires genevoises de milieux socioculturels différents, et l’observation de la vie ordinaire d’une école de milieu social moyen.
L’analyse révèle que la construction ordinaire de la collaboration école-familles est structurée par quatre éléments majeurs du travail enseignant au quotidien : le rôle ambivalent de la direction d’établissement, des conditions de travail de plus en plus complexes, des interactions entre collègues marquées par des discours négatifs à l’égard des parents, et les expériences directes avec les familles. Ces facteurs conduisent les enseignant-es à réinterpréter l’injonction à collaborer sous le poids du système scolaire et de son idéologie méritocratique, centrant leur action sur la réussite scolaire et l’implication attendue des parents et des enfants. Cette réinterprétation produit des pratiques normatives et défensives, générant de la méfiance, de la pression et une collaboration asymétrique. En revanche, l’étude de trois enseignant-es « atypiques » montre qu’une philosophie humaniste permet de rééquilibrer les rôles, d’impliquer activement les parents et de favoriser la réussite des enfants.
En définitive, cette thèse montre que la collaboration école-familles, telle qu’elle se construit ordinairement, tend à renforcer les inégalités sociales et scolaires plutôt qu’à les réduire. Cependant, il est possible de faire autrement : des pratiques plus horizontales et centrées sur le bien-être des enfants et des familles constituent des conditions favorables à la réduction des inégalités et à la réussite éducative de chaque enfant.