La tragédie grecque est, à l’époque classique, une offrande à la divinité lors de festivités. En effet, dans le théâtre de Dionysos à Athènes et à l’occasion des Grandes Dionysies ou des Lénéennes, la représentation tragique répond au cadre du culte rendu au dieu. Véritable rituel collectif, elle permet d’honorer Dionysos lors de concours tout en explorant certains pans de la culture hellène. Les héros mythiques sont convoqués au sein d’intrigues connues de l’auditoire, revisitées pour l’occasion : le passé mythique des Grecs rencontre le présent de la cité.
Au sein des intrigues tragiques proposées par Euripide, le sacrifice, sorte de rituel dans le rituel, est alors soumis à des modalités de représentation complexes. En effet, il ne peut être représenté devant les spectateurs. Le sang ne peut couler sur scène. Il s’agit donc, pour le poète tragique, d’évoquer l'opération sacrificielle hors de l’espace scénique, précisément dans un espace extra-scénique. Chacun des extraits des tragédies retenus est ainsi soumis à une double implication, d’abord lexicale puisque le poète parvient à dire la réalisation d’un sacrifice dans un espace "invisible", notamment par l’intervention d’un messager, du coryphée ou d’un protagoniste ; mais également une implication contextuelle et opératoire, puisque Euripide met volontairement l’accent sur certains gestes et aspects du rituel, en fonction du besoin de la narration et de l'effet escompté auprès de son auditoire. Chaque mot en appelle à un système de représentations rituelles partagé par les spectateurs, en capacité de reconnaitre les montages sacrificiels proposés et de mesurer les écarts par rapport à la pratique effective.
C’est précisément cette spécificité de la machine tragique qui invitait à proposer une double exploration du corpus de sacrifices opérés au moyen d’animaux chez Euripide. S'intéresser au choix des mots et des gestes du sacrifice animal chez Euripide constitue, dès lors, un dossier profondément méthodologique. En proposant une réflexion à la fois lexicale, contextuelle et opératoire, ce dernier souligne l’importance de multiplier les approches et insiste sur la nécessité de ne pas déraciner les documents étudiés de leur contexte d’énonciation.