Les troubles mentaux représentent un enjeu majeur de santé publique. Malgré le développement de stratégies de prévention et d’intervention précoce, les marqueurs fiables de vulnérabilité psychiatrique restent limités, notamment en raison du chevauchement symptomatique, génétique et neurobiologique entre diagnostics. Cette situation a favorisé l’essor d’approches transdiagnostiques et dimensionnelles. La dysrégulation émotionnelle (DE) constitue un mécanisme central partagé par plusieurs troubles, notamment le trouble bipolaire (TB), le trouble de la personnalité borderline (TPB) et le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), où elle contribue à la sévérité clinique et au pronostic. Son émergence précoce souligne l’intérêt d’identifier des marqueurs multimodaux de vulnérabilité.
Cette thèse repose principalement sur la cohorte genevoise BIPOFF (n = 237), comprenant des patients présentant des troubles de la dysrégulation émotionnelle (TDE : TB, TPB ou TDAH), des descendants d’autres patients atteints de TDE, à risque de DE (TDEoff), et des témoins sains. L’évaluation multimodale associait mesures cliniques, biomarqueurs sériques immuno-inflammatoires et neurotrophiques, neuroimagerie structurelle de la substance blanche et IRM fonctionnelle de repos. Les analyses combinaient analyses en composantes principales (ACP), étude de la connectivité fonctionnelle dynamique hippocampique et modèles exploratoires de machine learning par forêt aléatoire. Une revue systématique a également évalué les interventions ciblant la régulation émotionnelle dans une perspective transdiagnostique.
Les résultats mettent en évidence une signature transdiagnostique de vulnérabilité à la DE, caractérisée par une diminution de la connectivité dynamique entre l’hippocampe et le réseau sensorimoteur, associée à une augmentation de la connectivité hippocampe-réseau limbique. Ce déséquilibre, compatible avec une altération de l’intégration sensori-affective, était déjà présent chez les TDEoff et plus marqué chez les patients, suggérant un gradient de vulnérabilité. Les ACP ont identifié une composante partagée entre patients et TDEoff, associant DE élevée et altérations de la connectivité hippocampique, ainsi qu’une composante davantage liée à la maladie établie, caractérisée par des perturbations immunitaires. Les modèles de forêt aléatoire ont également mis en évidence la contribution de la DE clinique, de l’intégrité de la substance blanche, de la connectivité hippocampique et de biomarqueurs immunitaires. Enfin, la revue systématique a montré que les interventions cognitivo-comportementales, dialectiques et basées sur la pleine conscience peuvent améliorer la régulation émotionnelle au-delà des catégories diagnostiques.
Dans son ensemble, cette thèse identifie une signature multimodale et transdiagnostique de vulnérabilité à la DE, centrée sur la dynamique hippocampique et l’intégration sensorimotrice, détectable avant l’apparition de troubles pleinement constitués. Malgré les limites liées au caractère transversal des données, les résultats soutiennent un modèle dans lequel les altérations cérébrales et cliniques pourraient précéder certaines perturbations immunitaires associées aux TDE établis. Ils renforcent l’intérêt d’approches multimodales pour la stratification du risque et pour le développement d’interventions précoces ciblant la régulation émotionnelle.