L’identité est un thème central dans l’œuvre d’Amin Maalouf et plus particulièrement dans le roman biographique Léon l’Africain (1986) dans lequel il fait de son héros le porte-voix d’une conception dynamique et évolutive de l’identité, développée par la suite dans son essai, Les identités meurtrières (1998), et dans ses œuvres ultérieures.
Notre analyse montre comment Maalouf reprend la démarche adoptée par le géographe andalou Hassan al Wazzan, qui deviendra Jean-Léon Africanus, dans sa Description de l’Afrique (16e siècle), tant au niveau de la forme que du contenu, afin de mettre en valeur et de didactiser la culture arabo-musulmane auprès de son lectorat. Le romancier propose ainsi un contre-discours à l’orientalisme dénoncé par Edward Said, en nous dépeignant un Orient empreint d’un fort métissage interculturel. En outre, Maalouf revisite et enrichit la forme du roman historique par l’intégration de structures narratives propres à l’oralité et le recours à un langage hétéroglotte, à l’instar de son illustre prédécesseur.
Dans Léon l’Africain, Maalouf nous invite aussi à nous élever au-dessus d’une vision clivante de l’identité en brossant le portrait d’un héros pour qui le contact avec l’altérité est source d’enrichissement. En recourant aux images de la « route » et de la « caravane », l’auteur souligne la composante dynamique et évolutive de l’identité de son protagoniste. Dès lors, l’identité ne s’assimile plus à un état, mais à un processus en constante mutation. Nous avons ensuite pu établir un parallèle entre la conception dynamique et évolutive de l’identité dans Léon l’Africain, et les métaphores du « rhizome » et de « l’ajout » employées respectivement par les essayistes antillais Édouard Glissant et René Depestre pour décrire comment l’identité de chacun.e s’enrichit par le métissage interculturel. De notre point de vue, deux concepts proposés par Glissant sont illustrés dans ce texte. Premièrement, le géographe andalou entre dans une ‘poétique de la Relation’, par les rapports égalitaires qu’il établit avec l’altérité. Deuxièmement, le roman est exemplaire d’un processus de ‘créolisation’ résultant de « l’intervalorisation » des éléments hétérogènes mis en contact. Ainsi, sur le fond comme sur la forme, par le métissage de formes narratives occidentales et orientales, Maalouf redéfinit en termes esthétiques et stylistiques le genre du roman biographique et offre une nouvelle définition de l’identité en termes pluriel et interculturel. Il esquisse également la vision d’un monde méditerranéen dans lequel les individus porteurs de langues, de cultures et de religions différentes pourraient vivre en paix et en harmonie.