Entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, les moulages en cire se sont imposés comme un moyen moderne de reproduire de façon réaliste des pathologies cutanées. Certains haut-lieux de la dermatologie – de Paris à Vienne, en passant par Zürich ou Berlin – se sont construits autour de collections céroplastiques à la renommée internationale. Toutes les parties corporelles, de la tête jusqu’aux pieds, atteintes de lésions parfois spectaculaires, y étaient méthodiquement classées par maladies et offertes à la curiosité des enseignants et des étudiants en médecine. Parfois aussi, malgré de vifs débats sur le caractère potentiellement obscène des pièces en question, des jeunes gens y avaient accès dans l’idée que la confrontation avec les ravages des maladies vénériennes les préviendraient de comportements sexuels à risque. Les moulages ont donc été un outil essentiel d’enseignement, de transmission de connaissances cliniques, en particulier dans le domaine de la dermatologie-vénérologie.
Les moulages ont d’emblée été voués à une intense circulation : ils ont été présentés dans des musées spécialisés, reproduits sous forme de planches dessinées, photographiés et intégrés dans des atlas pathologiques, évoqués dans des romans et des pièces de théâtre, exhibés sur les champs de foire et mis en scène dans les films de propagande sanitaire. Ils ont perdu en importance à partir des années 1950, concurrencés par d’autres modalités de visualisation des maladies.
Déjà connus du monde artistique et des historiens, les moulages suscitent dorénavant un intérêt renouvelé de la part de cliniciens qui trouvent dans le réalisme de ces artefacts anciens des supports idéaux pour leur enseignement auprès des étudiants ou des internes en médecine. La fragilité des modèles originaux entravant leur manipulation, des projets de numérisation 3D apparaissent de plus en plus fréquemment. Or la valeur nouvelle attribuée aux moulages anciens fait apparaître le statut fluctuant de ces derniers – objets scientifiques ? objets patrimoniaux ? objets pédagogiques ? objets de spectacle ? – et entraîne une réflexion sur leur rapport à la production des savoirs cliniques.
Les moulages pathologiques sont de fascinants objets-frontière, dont l’histoire ne peut être comprise que rendue à ses contextes scientifique, artistique, politique et matériel. Ce dossier thématique de la revue Histoire Médecine et Santé se situe donc au croisement de l’histoire matérielle, de l’histoire des techniques et de l’histoire sociale et culturelle de la production des formes du savoir médical.