Dans les situations d’extrême violence et d’oppression - guerre, déportation, génocide - est-il possible pour les populations civiles de résister de façon éthique sans recourir à la violence armée ni au sacrifice héroïque de soi ? Entre ceux qui s’avilissent dans la compromission ou l’indifférence et ceux qui résistent en prenant les armes ou en se sacrifiant héroïquement, y a-t-il une « troisième voie », une voie accessible à chacun d’entre nous ?
A partir d’analyses de situations concrètes de violence, de leur expression historique, littéraire et artistique, avec l’aide de la phénoménologie, de la psychanalyse et de la philosophie de l’image, cette thèse propose de voir dans la notion de réserve la clé potentielle d’une troisième voie de résistance éthique.
Envisagée sous chacune de ses trois perspectives d’intelligibilité - attitude, ressource, espace-temps – le terme réserve offre de riches médiations : médiation de déliaison et de reliaison, d’intérieur et d’extérieur, d’identité et d’altérité, de visible et d’invisible… C’est toutefois sa capacité symbolique de médiation d’espace-temps qui constitue le point de nouage des trois perspectives et en permet principalement la potentialité de résistance éthique.
La réserve est un concept pertinent pour penser et se représenter ce que peut être une résistance éthique en temps de crise, et cela pour les cinq raisons suivantes :
La réserve est un concept relationnel, d’une relation à l’autre vraiment autre, étranger à moi, autre qui est alius et non pas alter (alter ego), et même Autre. Elle ouvre à une communauté d’autres, et non de mêmes. Elle s’oppose au totalitarisme qui instaure un régime de tous Un (singulier) et non de tous uns (pluriel) comme l’analysait La Boétie.
La réserve ne nie pas le réel, la « dure nécessité » weilienne : elle l’investit mais sans s’y plier corps et âme. Elle redirige la force vers une résistance sans armes, individuelle et collective.
La réserve opère une médiation d’espace et de temps en inventant de nouvelles formes symboliques, collectives et individuelles, démocratiques et éthiques d’espace-temps, d’un temps prenant en compte passé, présent et avenir, sans nostalgie du passé ni présomption sur l’avenir.
La réserve prend acte de la part de vide, du creux potentiel dans la représentation du réel, comme dans l’intimité du cœur humain. Mais elle en fait le lieu d’une possibilité de médiations, de symbolisation, là où la violence totalitaire vise à transformer le vide en pur néant, psychique, politique, social et symbolique ;
Au prestige de la force, des grandioses constructions idéologiques, elle oppose le choix obstiné du « petit ».
Ce que la terreur s’emploie à détruire est l’espace psychique, physique, social et politique entre les hommes. Mais c’est cette réserve de médiations, cette capacité interne de symbolisation qui procure aux hommes les clés d’une résistance « presque » toujours possible.